Occlusion croisée (articulé croisé) : types et diagnostic

On parle d’occlusion croisée (ou d’articulé croisé, d’articulé inversé) quand le rapport normal entre les arcades est inversé : les dents maxillaires, qui devraient recouvrir les mandibulaires en dehors et en avant, se retrouvent en dedans ou en arrière. Le terme couvre une incisive bloquée derrière son antagoniste comme un côté entier inversé ou une mandibule qui glisse pour trouver un engrènement. Cet article donne, selon les cours du D.U. et les ouvrages qu’ils citent (Boileau, Bassigny, EMC), les critères pour classer une occlusion croisée et orienter la conduite, et renvoie aux articles détaillés pour les appareils. La décision reste au praticien ; un cas personnel relève d’un orthodontiste.

L’occlusion croisée en un tableau

FormeCe qu’on observePremier testQuestions qui oriententArticle détaillé
Postérieure unilatéraleUn côté en occlusion inversée, milieux souvent décalésGuider en relation centrée (RC)Latérodéviation fonctionnelle ? Déficit alvéolaire ou basal ?Asymétries
Postérieure bilatéraleLes deux côtés inversés, palais étroitRC, inclinaison des procèsEndognathie (base étroite) ou endoalvéolie (dents versées) ?Endognathie
Antérieure d’une ou deux incisivesIncisive(s) maxillaire(s) derrière les mandibulairesRC, surplomb des autres incisivesOrigine dentaire (éruption déviée, encombrement) ?Interception
Antérieure complèteLes incisives sont toutes inversées ou en bout à boutManœuvre de De NevrezéProglissement ou Classe III squelettique ?Classe III
Exo-occlusion (ciseaux)Dents maxillaires entièrement en dehors des mandibulairesForme d’arcade, histoire des traitementsExcès maxillaire, constriction mandibulaire, expansion iatrogène ?ci-dessous

Deux règles traversent tout le tableau : comparer l’occlusion d’intercuspidie maximale (OIM) et la relation centrée avant de nommer quoi que ce soit, et chercher le siège (dent, procès alvéolaire, base osseuse) avant de choisir un appareil.

Vocabulaire : ce que recouvrent les mots

  • Occlusion croisée, articulé croisé, articulé inversé, occlusion inversée : synonymes d’usage (« crossbite » en anglais).
  • Postérieure (latérale) : les dents cuspidées maxillaires occluent en dedans des mandibulaires (linguoclusion maxillaire), d’un côté (unilatérale) ou des deux (bilatérale), parfois sur une seule dent.
  • Antérieure : une ou plusieurs incisives maxillaires en arrière des mandibulaires (surplomb négatif), ou en bout à bout.
  • Exo-occlusion, occlusion en ciseaux : l’inverse, les dents maxillaires passent entièrement en dehors des mandibulaires ; sa forme étendue est le syndrome de Brodie.
  • Latérodéviation mandibulaire : anomalie de position. La mandibule, normale, dévie en OIM pour contourner un obstacle et se recentre en RC.
  • Latérognathie (latéromandibulie pour la commission de terminologie de la SFODF) : asymétrie de la mandibule elle-même, visible en OIM comme en RC.
  • Proglissement (pseudo-Classe III) : la mandibule avance en OIM à cause d’un obstacle, souvent dentaire ; en RC, les incisives reviennent en bout à bout.

Est-ce fréquent ?

Le déficit transversal maxillaire est l’anomalie transversale la plus courante : 8 à 18 % des malocclusions en denture mixte selon Raberin, cité par Boileau. En denture mixte, le transversal est même la malocclusion la plus fréquente selon la formation initiale. La revue Cochrane la plus récente donne une prévalence de l’occlusion croisée postérieure d’environ 4 % des enfants et adolescents en Europe et 17 % en Amérique (Ugolini et al., 2021). Une méta-analyse mondiale de 77 études observe que les occlusions croisées deviennent moins fréquentes en denture permanente, à l’inverse de l’encombrement (Lombardo et al., 2020) ; ce constat de population ne dit pas qu’un cas donné se corrigera seul.

Le premier geste : OIM contre relation centrée

En intercuspidation, l’occlusion est stable mais peut être déviée. Une mandibule qui glisse pour trouver ses contacts fait paraître unilatérale une anomalie bilatérale, et fait prendre le côté sain pour le côté atteint. D’où la consigne des cours : guider la mandibule en relation centrée avant de désigner le côté atteint, sans jamais la forcer.

On compare ensuite les milieux et le menton dans quatre positions : OIM, RC, repos et bouche ouverte. Le tableau complet et le raisonnement par hémi-arcade sont dans l’article sur les asymétries en orthodontie. En résumé :

ObservationOrientation
Milieux décalés en OIM, alignés en RC, au repos et bouche ouverteLatérodéviation fonctionnelle
Milieux alignés seulement bouche ouverte, ouverture en baïonnetteLatérodéviation d’origine articulaire
Milieu inférieur et menton déviés dans toutes les positionsLatérognathie
Milieu inférieur dévié partout, menton centréDéviation dentaire

Boileau ajoute deux repères : un chemin de fermeture rectiligne jusqu’au premier contact puis dévié signe une latérodéviation d’origine dentaire ; un inversé unilatéral qui disparaît au repos relève d’une latérodéviation par insuffisance maxillaire, alors qu’un inversé qui persiste au repos fait penser à une asymétrie structurale.

À l’avant, la manœuvre de De Nevrezé guide la mandibule en RC : incisives en bout à bout, c’est un proglissement ; pas de recul, c’est une Classe III vraie. Le dossier comporte alors une photo de face en RC, et une téléradiographie de face d’asymétrie se prend en RC, pas en OIM.

Occlusion croisée postérieure

Unilatérale ou bilatérale ?

L’inversé postérieur unilatéral est souvent trompeur. La forme la plus courante selon les cours est l’endoalvéolie maxillaire avec latérodéviation : le maxillaire est un peu étroit des deux côtés, la mandibule glisse d’un côté pour engrener, et l’inversé ne se voit que de ce côté. Bassigny en décrivait le signe : milieux alignés au repos ou en RC, déviés en OIM, défaut d’abrasion des canines temporaires et des cuspides du côté inversé.

Une règle d’alerte du cours : milieux déviés et linguoclusion unilatérale maxillaire font toujours penser à une latérodéviation ou à une latéromandibulie.

Alvéolaire ou basale ?

Une fois la composante fonctionnelle repérée, on cherche le siège sur les secteurs latéraux, en bouche et sur moulages. Le critère principal est l’inclinaison des dents postérieures : versées en dedans sur une base normale, c’est une endoalvéolie (expansion dento-alvéolaire) ; droites ou compensées sur une base étroite, c’est une endognathie (disjonction). Palais ogival, arcade triangulaire, inversé bilatéral symétrique et encombrement maxillaire isolé plaident pour l’endognathie. Le détail des critères (courbe de Wilson, distance intermolaire, téléradiographie de face) est dans l’article endognathie ou endoalvéolie.

Deux pièges du même ordre. Une occlusion latérale en bout à bout ou à surplomb latéral réduit n’est pas un transversal normal : elle peut verrouiller la mandibule sans inversé franc (Boileau). Et en Classe III, un inversé latéral peut n’être qu’une discordance relative due au décalage sagittal ; on le vérifie en simulant la correction sagittale sur les moulages (Boileau).

Causes à rechercher

  • Ventilation buccale et langue basse : placées en tête par les cours ; Boileau précise que leur rôle causal dans l’étroitesse maxillaire n’est pas établi par les données probantes.
  • Déglutition atypique, succion non nutritive : maxillaire en V, endoalvéolie, parfois latérodéviation (voir succion, déglutition, ventilation).
  • Prématurités sur des canines temporaires non abrasées, qui déclenchent la latérodéviation.
  • Mastication unilatérale dominante, qui entretient une croissance asymétrique ; fentes labio-alvéolo-palatines.

Le cours décrit une chaîne d’aggravation : appui lingual unilatéral, inversé latéral, latérodéviation, latérognathie, asymétrie faciale.

Pourquoi les cours conseillent d’intervenir tôt

Les inversés transversaux font partie des exceptions traitées dès la denture temporaire, pour que les permanentes sortent en bonne occlusion. Une latérodéviation non traitée peut devenir une latérognathie ; une anomalie transversale présente à l’éruption des premières molaires a peu de chances de se corriger seule ; un verrou transversal peut retenir la mandibule en arrière. Boileau admet que certains inversés de la denture temporaire se corrigent spontanément, mais recommande lui aussi une correction précoce. Une dissymétrie sans préjudice esthétique, fonctionnel ou occlusal reste physiologique et ne se traite pas.

Les options selon le stade, sous forme de critères

StadeSituationOptions décrites par les cours
Denture temporaireLatérodéviation sur prématurité canineMeulage sélectif des contacts trouvés en RC ; la mandibule se recentre en quelques semaines à quelques mois ; si le recentrage reste partiel, une endoalvéolie est associée
Temporaire et mixteEndoalvéolieRééducation des fonctions, puis plaque à vérin (surtout chez le jeune enfant, avec surélévation molaire en temporaire) ou quad helix
Mixte et début de permanenteEndognathieDisjoncteur ; quad helix orthopédique seulement avant environ 10 ans et sous conditions ; limite de la disjonction vers 14-15 ans selon les cours, à confronter à l’état de la suture
PermanenteInversé d’une ou deux dents, unilatéralArc transpalatin ou quad helix rendus asymétriques, arcs en expansion, torque différentiel ; élastiques croisés selon la divergence
AdulteEndoalvéolie bilatérale symétrique sans déviationExpansion orthodontique
AdulteEndognathie, suture synostoséeDisjonction chirurgicalement assistée, avec le chirurgien

Quelques critères précisent le choix :

  • Inversé unilatéral vrai : on rend l’appareil asymétrique en renforçant l’ancrage du côté normal (torque radiculo-vestibulaire sur sa molaire, solidarisation) et en l’affaiblissant du côté à corriger.
  • Élastiques de cross-bite : ils égressent les molaires, d’où leur contre-indication chez l’hyperdivergent (Boileau). L’expansion elle-même augmente la divergence selon les cours : situez la typologie sur la téléradiographie avant de choisir (voir le cours de céphalométrie).
  • Fixe ou amovible : sans anomalie cinétique, un enseignant préfère le fixe, indépendant de la coopération ; la plaque à vérin reste l’outil du jeune enfant.
  • Arcade mandibulaire : les cours proscrivent son expansion pour gagner de la place (récidive de la distance intercanine), tout en décrivant des appareils pour l’endoalvéolie mandibulaire. La lecture qui concilie les deux : corriger une endoalvéolie vraie, ne jamais élargir pour loger un encombrement.

Ce que dit la littérature

La revue Cochrane de 2021 (31 essais, environ 1 410 participants) conclut que, chez l’enfant de 7 à 11 ans, le quad helix et la plaque d’expansion font mieux que l’abstention pour corriger l’occlusion croisée postérieure. Le quad helix corrige plus souvent que la plaque, avec un gain intermolaire supérieur d’environ 1,5 mm et un traitement plus court d’environ 3 mois. Chez l’adolescent de 12 à 16 ans, les disjoncteurs de type Hyrax et Haas donnent des résultats semblables. Pour les autres comparaisons, les preuves sont jugées insuffisantes (Ugolini et al., 2021). Ces essais ne disent pas si l’inversé d’un patient donné est alvéolaire ou basal : ce diagnostic reste le préalable.

Occlusion croisée antérieure

Trois origines, trois pronostics

OrigineSignesCe qui oriente
Dentaire (une ou deux incisives)Incisive sortie en palatin (encombrement, traumatisme d’une temporaire), autres incisives normales, bases en Classe ICorriger au plus tôt, mécanique simple
Fonctionnelle (proglissement)Bout à bout incisif en RC, RC différente de l’OIM, canines temporaires pointues ou prématuritésUrgence thérapeutique selon les cours : risque d’évolution vers une Classe III structurelle
Squelettique (Classe III vraie)Pas de recul en RC, RC égale à l’OIM, signes céphalométriques de Classe IIIDiagnostic complet de la Classe III, souvent héréditaire

Le diagnostic différentiel des cours comprend aussi la rétroalvéolie maxillaire et la proalvéolie inférieure. Devant un articulé croisé antérieur complet, on cherche la RC : prémaxillaire hypodéveloppé ou prématurités qui font proglisser. Les critères céphalométriques, l’hérédité et le pronostic de croissance sont développés dans l’article Classe III et pseudo-Classe III.

Pourquoi ne pas attendre

L’inversé incisif peut verrouiller la croissance maxillaire vers l’avant ; il crée des récessions incisives mandibulaires qui s’aggravent tant que l’occlusion n’est pas corrigée (Boileau) ; le proglissement non traité peut évoluer vers une Classe III structurelle. Chez l’adulte, les occlusions inversées antérieures, traumatogènes et privées de guidage, peuvent entretenir un trouble articulaire (Canal, Orthodontie de l’adulte).

Les options, selon l’origine

  • Une ou deux incisives d’origine dentaire, denture mixte : appareil amovible avec légers plans de surélévation latéraux (pour désengrener) et ressorts ou vis, ou arc d’avancement incisif ; quad helix à bras longs ou multi-attaches partiel selon les cas.
  • Proglissement, 3 à 5 ans : meulage des pointes des canines temporaires, soins, rééducation, expansion maxillaire si le maxillaire est étroit, plaque à vérin sagittal ; activateur de Classe III éventuel.
  • Classe III squelettique d’origine maxillaire : orthopédie précoce, disjonction puis masque facial avant 10 ans selon les cours (voir masque facial et prognathisme mandibulaire).

La revue systématique de Borrie et Bearn (46 articles retenus) sur la correction précoce des occlusions croisées antérieures sans Classe III squelettique souligne l’absence de preuves de haut niveau : les durées de correction se ressemblent pour des appareils semblables, mais aucune technique ne peut être déclarée supérieure (Borrie et Bearn, 2011).

La stabilité d’une correction antérieure tient au recouvrement obtenu : les cours demandent une clé incisive surcorrigée et un recouvrement suffisant, et en Classe III une surveillance jusqu’à la fin de la croissance mandibulaire.

L’occlusion en ciseaux : l’anomalie inverse

L’exo-occlusion maxillaire est souvent localisée à une ou deux dents. Sa forme étendue, le syndrome de Brodie, est rare ; Boileau la relie à un excès transversal maxillaire, à une constriction mandibulaire, et souvent à une expansion maxillaire iatrogène faite sans tenir compte de la mandibule. La conduite inverse celle de l’occlusion croisée : libération de l’occlusion, contraction maxillaire, parfois expansion mandibulaire. C’est l’argument le plus concret pour ne jamais élargir un maxillaire sans prévoir la réponse de l’arcade mandibulaire.

Contention et récidive

L’expansion récidive beaucoup : la revue de Raberin (2001), citée par Boileau, rapporte une récidive dans près d’un cas sur deux, au quad helix comme au disjoncteur. Ce chiffre est une moyenne de revue, pas un pronostic individuel. Les cours retiennent trois leviers :

  1. la surcorrection, jusqu’à ce que les cuspides palatines des dents postéro-supérieures arrivent à peu près en regard des cuspides vestibulaires des postéro-inférieures ;
  2. la contention, obligatoire, de durée proportionnelle à l’expansion ; après disjonction, au moins 3 mois vérin bloqué selon le repère retenu ;
  3. la rééducation des fonctions (langue haute, déglutition, ventilation nasale), avec l’ORL et l’orthophoniste.

En pratique

  1. Nommez la forme : antérieure ou postérieure, uni- ou bilatérale, nombre de dents.
  2. Guidez en RC ; comparez milieux et menton en OIM, en RC, au repos et bouche ouverte.
  3. À l’avant, faites la manœuvre de De Nevrezé : proglissement ou Classe III vraie ?
  4. À l’arrière, notez l’inclinaison des procès : endoalvéolie ou endognathie ?
  5. Recherchez les causes : ventilation, déglutition, succion, prématurités, mastication unilatérale.
  6. Situez l’âge, le stade de denture, la divergence et, si une disjonction se discute, l’état de la suture.
  7. Choisissez un appareil cohérent avec le siège ; surcorrigez, contenez, rééduquez.
  8. Pour un cas personnel, l’avis d’un orthodontiste reste la référence.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre occlusion croisée et articulé croisé ?

Aucune : ce sont deux noms de la même anomalie, comme « articulé inversé » ou « occlusion inversée ». On précise toujours la localisation (antérieure ou postérieure) et l’étendue (unilatérale ou bilatérale).

Une occlusion croisée postérieure unilatérale est-elle vraiment d’un seul côté ?

Souvent non : le maxillaire est un peu étroit des deux côtés et la mandibule glisse d’un côté en OIM. En relation centrée, les milieux se recentrent : c’est une latérodéviation, qui appelle une expansion symétrique.

À quel âge corriger une occlusion croisée chez l’enfant ?

Les cours placent inversés transversaux et proglissements parmi les exceptions à traiter dès la denture temporaire ; l’appareil dépend ensuite du siège et du stade.

Une occlusion croisée antérieure est-elle toujours une Classe III ?

Non. Une incisive sortie en palatin chez un enfant en Classe I est une anomalie dentaire, et un bout à bout en RC signe un proglissement. Seule l’absence de recul en RC, avec des signes squelettiques, oriente vers une Classe III vraie.

Guide rédigé par l’équipe GS Ortho, sous la responsabilité du Dr Seyfeddine Ghenia, médecin dentiste en formation d’orthodontie.

Avec GS Ortho

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