Ligne S de Steiner, ligne E de Ricketts : lèvres et profil
Sur une téléradiographie de profil, la position des lèvres se juge par rapport à une ligne esthétique tracée sur le profil cutané. Les plus utilisées sont la ligne S de Steiner, la ligne E de Ricketts et la ligne Z de Merrifield, qui donne l’angle Z. Cet article compare leurs tracés, donne les normes des cours du D.U. avec leurs variantes, et montre ce que la position des lèvres apporte, et n’apporte pas, au choix de la position des incisives.
Une question, trois lignes
Les trois lignes partent du pogonion cutané, le point le plus antérieur du menton cutané. Elles diffèrent par leur point haut : la ligne S s’arrête sous le nez, la ligne E va jusqu’à sa pointe, la ligne Z passe par la lèvre la plus saillante et se lit par un angle avec le plan de Francfort.
On mesure la distance la plus courte entre le point le plus antérieur de chaque lèvre et la ligne. Convention habituelle : négatif en arrière de la ligne, zéro sur la ligne, positif en avant. Vérifiez la convention de la source ou du logiciel, et écrivez toujours le signe : « 2 mm » seul ne veut rien dire.
La ligne S de Steiner
Le tracé
La ligne S, ou ligne de Steiner, va du pogonion cutané au « S nasal » : le milieu du S que dessine le bord inférieur du nez, entre sa pointe et la lèvre supérieure. Les supports du D.U. la définissent comme « pogonion cutané – milieu du S nasal », ou milieu de l’aile du nez. C’est le volet esthétique de l’analyse de Steiner, lu en dernier, après le squelette, les incisives et l’angle interincisif.
Comme elle s’arrête avant la pointe du nez, elle dépend moins de la saillie nasale que la ligne E. Chez des adultes chinois, les deux lignes distinguaient aussi bien les profils jugés plaisants des autres ; les auteurs jugent la ligne S plus pratique au fauteuil, ses valeurs restant proches de zéro (Ng et al., 2023, AJODO).
La lecture
Les cours du D.U. lisent la ligne S de façon qualitative :
| Position des lèvres | Terme |
|---|---|
| Les lèvres effleurent la ligne | Normochéilie |
| En avant de la ligne | Prochéilie |
| En arrière de la ligne | Rétrochéilie |
Le Boileau chiffre la même norme : lèvres supérieure et inférieure sur la ligne S, à 0 mm. Les supports du D.U. ne donnent pas de tolérance chiffrée autour de ce zéro.
Lisez chaque lèvre séparément. Les deux lèvres en avant (biprochéilie) orientent vers une biproalvéolie, à confirmer par les mesures incisives. Une seule lèvre en avant a une autre valeur : la supérieure seule évoque une incisive supérieure vestibulée, comme dans la Classe II division 1 ; l’inférieure seule peut traduire une proalvéolie inférieure, une Classe III (les cours y décrivent une rétrochéilie supérieure qui donne une impression de prochéilie inférieure) ou une lèvre inférieure piégée derrière les incisives supérieures. Ce sont des pistes à vérifier, pas des diagnostics.
La ligne E de Ricketts
Le tracé
La ligne E, ou ligne esthétique de Ricketts, va de la pointe du nez (pronasale) au pogonion cutané.
Conditions indispensables : intercuspidie maximale, tête orientée sur Francfort, lèvres au repos, profil cutané bien contrasté, et un cliché calibré (la règle de la radio) pour parler en millimètres. Sur une photo de profil, un cadrage trop rapproché grossit le nez et déplace directement la ligne E (voir le protocole photo orthodontique) ; sans échelle, décrivez les lèvres en arrière, sur ou en avant de la ligne, sans chiffre.
Les normes, et leurs variantes
La base de connaissances du D.U. ne donne pas une valeur unique :
| Source (citée dans la base) | Lèvre supérieure / ligne E | Lèvre inférieure / ligne E |
|---|---|---|
| Boileau, normes esthétiques | −1 mm | 0 mm |
| EMC, analyse simplifiée de Ricketts à 9 ans | non donnée | −2 ± 2 mm |
Les deux références ne concordent pas pour la lèvre inférieure, et la base ne tranche pas. La valeur de l’EMC est donnée à 9 ans : ce n’est pas une cible adulte. Notez toujours la source de la valeur retenue.
L’âge change la norme
Les lèvres reculent par rapport à la ligne E avec l’âge, parce que le nez et le menton continuent de grandir. Chez 20 hommes et 15 femmes suivis de 5 à 45 ans, les deux lèvres sont devenues nettement plus rétrusives par rapport à la ligne E entre 15 et 25 ans, et la tendance a continué jusqu’à 45 ans ; les plus grands changements du profil cutané survenaient plus tôt chez les filles (10-15 ans) que chez les garçons (15-25 ans), ce qui peut peser sur la décision d’extraction chez l’adolescent (Bishara et al., 1998, AJODO).
L’angle Z de Merrifield
Le tracé et la norme
La ligne Z de Merrifield est tangente au pogonion cutané et à la lèvre la plus protrusive, supérieure ou inférieure selon le patient. L’angle Z est l’angle entre cette ligne et le plan de Francfort. Il appartient à l’analyse de Tweed-Merrifield (voir l’analyse de Tweed).
| Source | Norme de l’angle Z |
|---|---|
| Fiche Tweed du D.U. | 75° ± 5 (70 à 80°) |
| Boileau | 78° |
Le 78° du Boileau reste dans la plage du D.U., décentré vers le haut. La base retient 75° ± 5 et signale l’écart.
La lecture
- Angle Z diminué : profil protrusif ou convexe.
- Angle Z augmenté : profil plat, « rétrusif » (exemple du cours : 84° avec un profil cutané plat).
- Ligne Z oblique : chercher si l’obliquité vient d’une lèvre supérieure avancée ou d’un menton reculé. Quand le menton est en arrière, les supports Tweed de Classe II déconseillent de « redresser » la ligne Z en reculant la lèvre supérieure : la réponse mandibulaire devient l’objectif.
L’angle Z évolue avec la croissance. Un exemple du cours suit un patient : 64° à 12 ans, 70° à 12,9 ans, 70° à 14,3 ans, 69° à 21 ans. Dans l’indice de difficulté de Tweed-Merrifield, il compte pour 2 points par degré hors de la plage 70-80°. Les supports de Classe II divergent sur sa lecture fine (profil rectiligne entre 60 et 70° sur une page, pénalité sous 70° sur une autre) : appliquez une seule version.
UL et TC : l’épaisseur des tissus
Position et épaisseur des lèvres sont deux choses différentes. L’analyse de Tweed du D.U. mesure UL (upper lip), du point le plus saillant de la lèvre supérieure à la face vestibulaire de l’incisive centrale supérieure, et TC (total chin), du pogonion cutané à sa projection sur N-B. UL n’a pas de norme absolue : on la compare à TC, attendue égale ou plus grande (UL 11 mm et TC 15 mm dans le cas du cours ; le Boileau écrit UL inférieure à TC).
Et la ligne H de Holdaway ?
Dans les cours du D.U., Holdaway intervient surtout par son rapport entre l’incisive inférieure et le menton osseux (i-NB comparé à Po-NB), utilisé dans le troisième chevron de Steiner. La base ne donne aucune norme pour la ligne H. Holdaway lui-même écrit que les lèvres et le menton devraient s’aligner près de la ligne H, que l’angle H doit augmenter avec la convexité squelettique, et qu’un profil peut varier de bien des façons en restant harmonieux (Holdaway, 1984, Am J Orthod). Sans norme dans la base, nous n’en proposons pas.
Ce que la position des lèvres dit des incisives
Biproalvéolie : un tableau, pas une ligne
Le Boileau décrit la biproalvéolie par des angles et distances incisifs augmentés aux deux arcades, un angle interincisif très fermé, des lèvres en avant des lignes S et E et un angle Z très diminué. Les cours du D.U. y associent une inocclusion labiale au repos, une biprochéilie et un sillon labio-mentonnier marqué. L’article sur la proalvéolie et les dents en avant reprend ce tableau.
La lecture inverse n’est pas automatique : une lèvre peut dépasser la ligne parce que le nez est petit, le menton reculé ou la lèvre épaisse, avec des incisives bien placées. Le Boileau, d’après Philippe, rappelle que la saillie des lèvres s’apprécie par rapport au nez et au menton : plus ils sont marqués, plus les lèvres doivent être saillantes pour équilibrer le profil. Toute cible labiale tirée des lignes S, E ou Z se module donc selon le nez et le menton, dont on estime la croissance avant de fixer la position des incisives.
La population compte
Le Boileau juge indispensable d’utiliser des normes propres à chaque population et cite la population maghrébine parmi celles dont les incisives sont normalement plus vestibulées. Chez 102 étudiants marocains à occlusion normale, une étude a trouvé, par rapport aux normes caucasiennes, une biprotrusion qui rend ces normes inadaptées ; son résumé ne détaille pas les valeurs par ligne esthétique (Lahlou et al., 2010, Eur J Orthod). Sur photos de jeunes adultes, une étude transversale menée à Dakar a trouvé des lèvres plus protrusives chez les étudiants sénégalais que chez les marocains, ces derniers ayant un nez plus long et plus antérieur et un menton plus saillant (Diouf et al., 2015, Odontostomatol Trop).
Les préférences esthétiques varient aussi selon l’origine des juges : sur des silhouettes, des jurys européen-américain, hispano-américain, japonais et africain ont préféré en moyenne des lèvres entre −2,13 et −3,45 mm de la ligne E, le jury africain choisissant les profils les plus protrusifs (Nomura et al., 2009, AJODO). Jugez plutôt sur de vraies photos : des orthodontistes et des résidents ont choisi plus souvent des profils plats sur silhouettes que sur photos (Hockley et al., 2012, AJODO).
Lèvres et extractions : des critères, pas une règle
Dans les cours du D.U., la ligne esthétique des lèvres sert à fixer la limite antérieure de la denture, c’est-à-dire jusqu’où les incisives peuvent aller. Viennent ensuite des critères, développés dans l’article sur les critères d’extraction :
- profil rectiligne ou « à risque » (nez ou menton proéminent, lèvres minces, sillon labio-mentonnier marqué) : éviter les extractions et limiter le recul incisif ;
- profil très convexe, biprotrusion : les extractions peuvent se discuter ;
- biproalvéolie de Classe I : la traiter est surtout une décision esthétique et culturelle, partagée avec le patient et sa famille ; elle devient impérative si elle empêche une fermeture labiale sans effort (contraction mentonnière, ventilation buccale, gingivite) ou sollicite un parodonte fin ;
- hypodivergence : extractions contre-indiquées pour le D.U., de façon relative pour le Boileau, car le recul incisif risque de creuser le profil sous-nasal ; l’EMC conditionne cette contre-indication à la ligne Z (si elle passe près de la pointe du nez ou la coupe, le repositionnement incisif n’est que « virtuel »).
Combien les lèvres suivent-elles le recul des incisives ? La base garde trois variantes :
| Source | Lèvre supérieure | Lèvre inférieure |
|---|---|---|
| Cours du D.U. | environ −1 mm pour 2 mm de recul incisif | environ −1 mm pour 1,75 mm |
| Boileau (revue de Leonardi, 4 premières prémolaires, fin de croissance) | rapport tissu mou / dent ≈ 1/1,75 à 1/2,2 | ≈ 1/1,2 à 1/1,4 |
| Bassigny (texte ancien) | 1/3 à 1/2 selon l’épaisseur des lèvres | idem |
Holdaway a décrit qu’une lèvre supérieure effilée devant des incisives protrusives s’épaissit d’abord quand on les recule, puis les suit à peu près millimètre pour millimètre, des tissus très fins ou très épais se comportant autrement (Holdaway, 1983, Am J Orthod). Après extraction des premières prémolaires supérieures chez 20 patients de Classe II division 1, le recul des lèvres par rapport à la ligne E variait d’un patient à l’autre (Amirabadi et al., 2014, J Clin Exp Dent).
Deux mises en garde de la base. Un recul incisif excessif aplatit le profil quand l’objectif est mal estimé (croissance du nez et du menton sous-estimée, réponse labiale variable, ancrage naturel trop fort). Et dans les cas limites, les analyses (Tweed, Steiner, Ricketts, Merrifield) peuvent diverger : on tranche alors sur l’esthétique faciale et le parodonte, pas sur une norme isolée.
Les limites communes
- Le nez et le menton grandissent : les lèvres « reculent » par rapport à la ligne E sans bouger, et un changement mesuré en cours de croissance mêle traitement et croissance. Dans une méta-analyse sur les appareils fonctionnels de Classe II (trois études pour ce calcul), la lèvre supérieure a reculé en moyenne d’environ 1,9 mm par rapport à la ligne E après Twin-block, l’inférieure n’a pas changé ; les auteurs demandent des essais de meilleure qualité (Almrayati et al., 2024, Cureus).
- La posture des lèvres : des lèvres crispées sur des incisives protrusives masquent leur vraie position. Travaillez lèvres au repos et notez-le.
- Le vieillissement : chez l’adulte, les lèvres s’amincissent et reculent, le nez s’affaisse, l’angle naso-labial se ferme. Les cours demandent de la prudence avant d’accentuer une rétraction.
- Les échantillons : âge, sexe et population des normes correspondent rarement à votre patient.
En pratique
- Partez d’une téléradiographie calibrée ou d’une photo de profil standardisée, lèvres au repos, Francfort horizontal.
- Placez soigneusement le pogonion cutané, la pointe du nez et le S nasal.
- Mesurez chaque lèvre, avec son signe, sur la ligne S et, si vous l’utilisez, sur la ligne E.
- Calculez l’angle Z ; si la ligne Z est oblique, cherchez si la lèvre ou le menton en est responsable.
- Nommez la norme, sa source et l’âge auquel elle s’applique.
- Lisez les lèvres avec le nez, le menton, UL et TC, la compétence labiale et les mesures incisives.
- En croissance, intégrez le nez et le menton ; la position des lèvres reste un critère de la décision d’extraction, jamais la décision.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre la ligne S de Steiner et la ligne E de Ricketts ?
La ligne E va de la pointe du nez au pogonion cutané ; la ligne S va du pogonion cutané au milieu du S nasal, sans atteindre la pointe du nez. Elle dépend donc moins de la saillie du nez, et les lèvres doivent normalement l’effleurer. Leurs normes ne sont pas interchangeables.
Quelle est la norme de la ligne S de Steiner ?
Les cours du D.U. la lisent sans chiffre : lèvres qui effleurent la ligne (normochéilie), en avant (prochéilie), en arrière (rétrochéilie). Le Boileau donne 0 mm pour les deux lèvres.
Quelle est la valeur normale de l’angle Z de Merrifield ?
75° ± 5 (70 à 80°) dans la fiche Tweed du D.U., 78° chez le Boileau. Un angle bas signe un profil protrusif ou convexe, un angle élevé un profil plat.
L’outil gratuit GS Ortho calcule-t-il la ligne S, la ligne E ou l’angle Z ?
Non. L’analyse céphalométrique en ligne calcule 12 mesures de Steiner et de Tweed (SNA, SNB, ANB, SN-GoGn, angles et distances incisifs, angle interincisif, FMA, IMPA, FMIA) à partir de points osseux et dentaires. Elle n’a aucun point cutané : elle ne trace ni la ligne S, ni la ligne E, ni la ligne Z.
Avec GS Ortho
Dans GS Ortho, l’IA place 29 points sur la téléradiographie de profil, profil cutané compris. L’analyse de Steiner donne la distance de chaque lèvre à la ligne S dès que la pointe du nez et le subnasale ont été ajustés sur la radio ; l’analyse de Tweed calcule l’angle Z, avec un pogonion cutané proposé automatiquement que vous corrigez si besoin. La ligne E n’est pas calculée. Dans le studio de diagnostic guidé, l’examen clinique note chaque lèvre par rapport à la ligne S, et l’avis d’un orthodontiste se demande en un clic depuis le cas. Vous vérifiez, corrigez et validez : la décision reste la vôtre.